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Reportage: Mbeubeuss, Décharge, crime écologique ou « or dur »?

Reportage: Mbeubeuss, Décharge, crime écologique ou « or dur »?

Dans une atmosphère polluée, un morceau de terrequi s’étend sur 600 hectares. Des pneus qui brûlent,des arbres cramés. De la fumée noire à vous couper le souffle. Une respiration difficile, provoquée par la poussière des camions d’ordures. Le bruit de moteurs et de klaxons rompent le silence. A quelques mètres des montagnes de détritus quotidiens, produits par les activités des habitants de la ville sénégalaise. Voilà Mbeubeuss, la principale décharge de Dakar, qui
date de juin 1970 et qui accueille 24 heures/24, 7 jours sur 7 des ordures qu’acheminent les camions à ordures. Agricoles comme industriels.

Le site est à 25 km de la ville. Il offre des montagnes d’ordures qui représentent «960 tonnes de déchets journalières », selon le gérant de la bascule. Une enquête commencée en 2006 montre qu’en décembre de cette année que 14 pour cent des habitants de la zone sont affectés de
maladie respiratoire. Une étude des résultats de l’enquête avait poussé la direction technique de la
Communauté des agglomérations de Dakar (CADAK) à engager un processus d’arrêt d’exploitation de la décharge. Et de la transférer vers le centre d’enfouissement technique de Sindia, dans la région de Thiès. Jusque-là sans suite. Selon Dr Diané du district sanitaire installé en plein coeur de la décharge, les cas ne sont pas si «diaboliques», vu la pollution de l’atmosphère. il soutient : «Les cas les plus fréquents sont les enfants qui sont affectés par les infections respiratoires, broncho-pulmonaires et des asthmes.» Il ajoute : «On note la présence du paludisme parce qu’il y a de l’eau stagnante au niveau de la plateforme. »

Demba Ka, cultivateur dans le quartier de Diamalaye, tient un périmètre familial au bas des montagnesde déchets. Il évoque le degré irréversible de calcination des cocotiers et la disparition des arbres : «La fumée a tout détruit, nous restons impuissants face à cette situation. L’Etat ne fait que dans la spéculation et ne prend pas de mesures concrètes pour arrêter ce désastre.

Il avait prévu sa fermeture, mais jusqu’à présent on attend. Nous vivons de notre culture familiale et
sommes loin d’être des salariés. Nos vies sont menacées. La fumée n’est pas une bonne chose pour la
santé. La solution idoine est de déguerpir du site.» Sur les allées qui mènent vers la plateforme, des trieurs d’ordures. Hommes, femmes et enfants, de tout âge. Ils se précipitent pour être les premiers sur les véhicules qui viennent pour déposer les déchets. Histoire de se faire une part belle.

Dès l’entrée des camions les trieurs s’accrochent derrière pour se les approprier.
Quel que soit le prix sanitaire.Selon Awa, l’une d’entre elles, «la fouille s’opère lors du trajet des camions de poubelles vers la plateforme,car il existe une âpre dispute pour les territoires».Le visage couvert de poussière, elle ramasse les ordures depuis 8 ans. Et n’a jamais consulté de médecin,malgré une toux chronique, qu’elle dit adoucir avec du lait chaque soir.«Je m’appelle Awa. J’habite Keur Massar. C’est ici que j’effectue le tri. La vie est dure à Dakar. Il y a trop de monde à l’intérieur de la décharge et ils n’hésitent pas à prendre tes tas de collecte. On préfère rester à la porte. Nous cohabitons avec ces petits que vous apercevez au sommet. Il n’y a pas longtemps, un camion a écrasé deux d’entres eux.Si on tue une personne sur ce trajet, c’est elle qui perd. Pour ce qui est de mon état de santé, je sens des douleurs aux poumons, je n’ai jamais consulté un médecin pour savoir ce qui se passe. Mais je bois du lait et je continue le travail. C’est l’unique solution pour gagner ma vie». Modou Diop, chauffeur de benne à ordures depuis 2004, travaille pour INTRACOM, une société de collecte d’ordures. Sans masque de protection, il déclare : «La fumée des ordures qui brûlent nous envahit. Ce qui se passe ici est indescriptible, ne parlons même de la saison des pluies qui va bientôt arriver.»

Pour ce qui est des enfants qui s’accrochent derrière les véhicules, «nous sommes obligés de rouler doucement pour décharger les ordures. Ces personnes nous gênent dans le bon déroulement de notre travail. Avec ces pratiques, ils risquent quotidiennement leur vie». Des bouteilles en plastique isolées
prêt à être commercialisées ne manquent pas d’attirer l’attention.Sur un espace aménagé, des tentes
en zinc, carton, tissus, bref tout ce qui offre de l’ombre. Sous un soleil de plomb, un homme en casquette,fume sa cigarette, assis sur une chaise. Mactar, trieur de son état, collectionneur de plastique, il y a de cela 2 ans, se dit businessman. Pour lui, «être à proximité des poubelles,
c’est choisir de s’exposer à toutes sortes de maladies. Je fais attention en me protégeant avec des caches poussières, des lunettes, des casques. Mais avec le rythme du travail,on a tendance à négliger ces éléments. Si j’avais un autre job, je serais moins exposé». Son amour pour l’argent l’a poussé à abandonner ses études en classe de 3e. Pour se consacrer à la collecte, il dit avoir les idées claires qu’avec l’argent. Et soutient que «la plupart du temps, ceux qui sont là sont des analphabètes. Ils ne se soucient pas des problèmes de santé». Il ajoute : «Mbeubeuss me donne tout ce dont j’ai besoin. Si les autorités décident de transférer le site, c’est simple,nous allons nous déplacer aussi.
D’ailleurs Abdoulaye Wade (président à l’époque) était le premier «boudiou man» (trieur) car il voulait s’approprier la décharge à cause du business juteux.»Si Mbeubeuss représente une mine
d’or pour les trieurs, les riverains ont un autre discours. Selon

Ousmane Sogui, habitant de Diamalaye, «Mbeubeuss est un calvaire, une calamité voulue par des
magouilleurs». La voix cassée, il soutient : «Il y a des moments ou on est envahi par la fumée noire qui nous empêche de voir. Comment avoir l’esprit tranquille dans ces conditions ? Nous sommes sans soutien. Nos problèmes ont étouffés par des deals entre les autorités. Mbeubeuss n’arrange personne. Ceux qui font les tris disent gagner leur vie, mais ils nous causent du tort. Tous les arbres sont carbonisés, à cause des pneus qu’ils brûlent.»

Depuis la lutte contre le réchauffement climatique avec le protocole de Kyoto qui a instauré en 2001 le Clean Development Mechanism (CDM) ou mécanisme de développement propre (MDP), le Sénégal a élaboré dans la même année un code environnemental qui prend en compte dans l’article l2 «l’émission polluante» qu’il définit comme une : émission dans l’atmosphère de gaz ou de particules solides ou liquides, corrosifs, toxiques, radioactifs ou odorants, de nature à incommoder la population, à compromettre la santé ou la sécurité publique et à nuire à la production agricole, aux massifs forestiers, à la conservation des constructions et monuments ou au caractère des sites. Mais le code reste dans les tiroirs.

La pollution de l’atmosphère est une réalité à Mbeubeuss et ses environs. Sous l’ombre de ce capharnaüm environnemental, des entrepreneurs se frottent les mains pendant que plus de 3 500 trieurs mettent leur vie en danger. Prenant en otage des habitants qui ne demandent que de vivre dans un environnement sain.

Par Pape Mbor Ndiaye

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