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Réensauvagement en Europe : ces territoires rendus à la nature

Réensauvagement en Europe : ces territoires rendus à la nature

Réintroduction de castors, aurochs ou lynx, suppression des barrages… Dans plusieurs territoires en Europe, l’homme laisse évoluer la nature spontanément au nom d’une théorie nouvelle : le « réensauvagement ». Les effets sont surprenants.

Les deux castors sortent de leur cage, encore sonnés par le voyage depuis leur Ecosse natale. Timides, ils explorent leur nouveau territoire, un affluent du fleuve Adur, dans le sud-est de l’Angleterre. Ils font leurs premiers pas sur un tapis de feuilles de chêne, abordent la berge boueuse, puis osent leur premier plongeon. Fendant l’eau calme et opaque, les deux têtes rousses aux charmantes oreilles rondes slaloment entre les joncs. Plus tard, une fois en confiance, ils se mettent à grignoter l’écorce de branches de saule, commençant ainsi la mission pour laquelle, en ce jour de novembre 2020, on les a introduits ici : contribuer au retour de la vie sauvage dans le domaine du château de Knepp.

Cette ancienne exploitation agricole de 1 400 hectares, envahie d’une végétation dense où se réfugient des espèces fragiles — tourterelles, rossignols ou papillon Grand-Mars –, a des allures d’oasis. Et, dans cette zone rurale du Sussex, faite de bocage parsemé de fermes et de villages, on n’avait pas vu la queue d’un castor depuis 400 ans…

Un écosystème capable de se régénérer en pratiquant le rewilding

La réintroduction du rongeur semi-aquatique a débuté en 2002 en Angleterre. A présent, on en compte 550. Pourquoi cette attention ? Les castors, à vrai dire, sont considérés comme des « ingénieurs écologiques ». Leurs barrages modifient le lit des rivières, créent des méandres et favorisent des lieux de vie d’autres espèces : amphibiens, poissons, chauves-souris… Leur arrivée à Knepp s’inscrit dans le cadre d’un vaste programme de rewilding, ou réensauvagement. Objectif : que s’épanouisse un écosystème à la biodiversité riche, capable, à terme, de se régénérer tout seul. Ou presque. Comment ? En réintroduisant des espèces, en libérant les rivières de ce qui les entrave, en recréant une diversité parmi les arbres… Bref, en donnant à la nature les moyens de faire son travail. En lui faisant confiance.

Apparu aux Etats-Unis au milieu des années 1990, ce mode de protection a émergé sur le Vieux Continent au début des années 2000. Aujourd’hui, de nombreux projets s’en réclament, dont soixante-six, répartis sur vingt-sept pays européens, sont fédérés sous la bannière de l’ONG Rewilding Europe. Créée en 2011 aux Pays-Bas, cette organisation intervient directement dans huit zones : le sud des Carpates, en Roumanie, par exemple, où elle participe à la réintroduction de bisons ; ou encore la vallée de Côa, au Portugal, territoire où elle prévoit d’aménager un corridor de 120 000 hectares permettant à la faune sauvage (dont le lynx et le loup ibérique) de circuler entre la vallée du Douro et la réserve naturelle de la Serra da Malcata.

Le domaine de Knepp, lui, n’était pas destiné à devenir un réservoir de biodiversité. Quand Isabella Tree et Charlie Burrell ont hérité ce domaine en 1983, on y pratiquait l’élevage et l’agriculture intensifs. Les deux agriculteurs ont continué dans cette voie pendant dix-sept ans, sans parvenir à atteindre la rentabilité. En 2000, ils ont jeté l’éponge, vendu bétail et machines. Et changé de stratégie. L’existence d’une subvention gouvernementale pour encourager les restaurations écologiques des terres agricoles, la découverte des travaux du biologiste néerlandais Frans Vera, considéré comme l’un des « pères fondateurs » du rewilding, les ont convaincus qu’il fallait laisser faire la nature.

Pour Isabella Tree, l’événement le plus marquant de ce processus s’est déroulé au printemps 2009 : vingt-quatre hectares de la propriété ont été subitement envahis par des chardons des champs. « Quelques années plus tôt, nous les aurions éliminés, souligne-t-elle. Mais nous avions pris la décision de ne pas intervenir… Charlie et moi devenions cependant de plus en plus inquiets. Fallait-il malgré tout contrôler cette invasion ? Heureusement, nous ne l’avons pas fait ! Car nous nous sommes réveillés au matin du 24 mai avec le spectacle de millions de papillons Belle-Dame qui arrivaient du Maroc ! » Ces splendides lépidoptères migrateurs orange et noir pondent dans ces plantes. Quelques mois plus tard, leurs chenilles dévoraient tout. L’année d’après, les chardons avaient disparu ! Entre-temps, d’autres insectes avaient trouvé refuge parmi les chardons, servant de nourriture aux oiseaux et aux lézards, qui ont proliféré. «Si nous les avions arrachés, nous aurions raté un spectacle extraordinaire, et cela aurait empêché ces espèces de prospérer», poursuit Isabella.

Permettre à de nouvelles espèces de s’installer

Accepter que le milieu puisse changer, que de nouvelles espèces viennent s’installer, bouleverser l’aspect et les équilibres de l’endroit à protéger est la grande nouveauté apportée par le rewilding. «C’est le développement le plus intéressant que j’ai vu dans ma carrière, s’enthousiasme Nathalie Pettorelli (45 ans), chercheuse française spécialiste de la conservation à l’Institut de zoologie de Londres. Jusqu’à présent, la conservation avait pour objectif de maintenir les écosystèmes dans un état relativement statique. Là, l’objectif est différent. On considère qu’ils vont évoluer. Et que c’est ce dont ils ont besoin pour faire face à des menaces, s’adapter au réchauffement climatique par exemple.»

Les propriétaires de Knepp ne se sont pas contentés de laisser les végétaux pousser. Ils ont fait détruire les quatre petits barrages qui formaient des retenues sur la rivière du domaine, permettant ainsi aux truites de mer de remonter le courant. Ils ont aussi créé des amas de branchages, ici et là, tâchant d’imiter le travail des castors, en attendant leur réintroduction. Le lit du cours d’eau s’étale désormais sur vingt-cinq hectares, avec des mares, des affluents, qui attirent échassiers, amphibiens et insectes aquatiques. Y poussent des plantes de zones humides et des arbres de bord de rivière, comme le peu commun peuplier noir. Désormais, les castors vont poursuivre le travail entamé par les hommes, sous l’oeil des grands animaux – cerfs, poneys et bovins qui y évoluent en liberté, été comme hiver.

La contribution des grands herbivores à la restauration d’un milieu a été expérimentée pour la première fois en Europe aux Pays-Bas, sur Oostvaardersplassen (OVP), un polder de soixante kilomètres carrés créé en 1968 pour un projet industriel qui fit long feu. Laissé à l’abandon, l’espace se couvrit spontanément de prairies et de marais qui attirèrent une foule d’oiseaux. Mais les saules ont gagné du terrain, menaçant de transformer cet écosystème varié en une dense forêt monospécifique. Pour empêcher leur prolifération, il fut décidé de mettre en pratique les théories de Frans Vera.

Ce biologiste néerlandais estime que, il y a 10 000 ans, en piétinant et en broutant les jeunes pousses, les grands herbivores ménageaient de vastes espaces dégagés dans les forêts dont le continent était, selon les scientifiques, uniformément recouvert. En 1983, donc, débarquèrent sur OVP trente-deux aurochs de Heck (des bovins rustiques) venus d’Allemagne. L’année suivante, vingt Konik, des petits chevaux descendant du Tarpan (une race éteinte, endémique en Europe), arrivés de Pologne. Puis, en 1992, ce fut le tour de quarante cerfs d’Ecosse. Ces mammifères broutèrent ici et là les pousses de saule, et le milieu se diversifia. Désormais composé de zones humides, de prairies, de sous-bois (chênes, églantiers, sureaux ou noisetiers), OVP attire jusqu’à 250 espèces d’oiseaux selon les années.

Dans la nature tout est question d’équilibre

Aux Etats-Unis, la prolifération de grands herbivores à Yellowstone a, elle, radicalement appauvri l’écosystème du parc national. Faute de loups (leur principal prédateur), les wapitis (des cervidés) ont dévasté la végétation des fonds de vallée provoquant le départ des castors, donc la disparition des zones humides et de la faune qui y habite. La réintroduction du loup, au milieu des années 1990, a eu l’effet inverse, entraînant une réaction en chaîne vertueuse qui a vu la biodiversité du parc s’enrichir. Un processus que l’on appelle cascade trophique.

Aujourd’hui, le réensauvagement, qui s’inspire des expériences de Yellowstone et d’OVP, connaît un fort intérêt. Depuis 2019, un groupe de chercheurs travaille sur le sujet au sein de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Et les expériences se réclamant du concept fleurissent. Par exemple, quelque 5 000 barrages de diverses catégories (petits seuils pour créer de modestes bassins, écluses, gués, gros ouvrages hydroélectriques, retenues pour moulins à eau…) ont été supprimés depuis une trentaine d’années en Europe. Un travail colossal. Qui ne fait que commencer : une étude parue en décembre dernier dans la revue Nature indiquait que 1,2 million d’obstacles entravent encore l’écoulement des eaux européennes. Parmi eux, 10 % sont inutilisés affirment les scientifiques du projet européen Amber, destiné à créer un atlas de ces barrages. Les expériences passées prouvent les vertus de la démarche : les cours d’eau qui retrouvent un flux ininterrompu vont mieux. Comme la Vienne, qui alimentait Maisons-Rouges, une centrale hydroélectrique de 200 mètres de long détruite en 1999. «Aussitôt, les saumons sont revenus, les populations d’aloses et de lamproies ont augmenté, raconte le naturaliste français Gilbert Cochet. Et les 30 000 tonnes de sédiments autrefois bloqués par le barrage ont repris leur course vers la Loire.» Avec des avantages de toutes sortes. «Quand le lit d’une rivière est libre, les arbres poussent sur ses berges, purifient l’eau en captant nitrates et phosphates», conclut Béatrice Kremer-Cochet, son épouse, elle aussi naturaliste.

En Europe, il y a encore beaucoup à apprendre du réensauvagement

Nichée dans l’ouest du parc national de Lake District, presque en face de l’île de Man, la vallée d’Ennerdale fait l’objet d’un des projets de réensauvagement les plus aboutis d’Angleterre. Lui aussi comporte un volet «libération de cours d’eau». Ce territoire de 4 700 hectares s’étale sur deux versants en pente douce. A l’est, des herbages et des landes. A l’ouest, un patchwork dense de forêts et de clairières, d’arbres anciens et de jeunes plants. Et au milieu coule une rivière, la Liza. En 2009, les deux ponts bas qui entravaient son cours ont été détruits et, trois ans plus tard, les ombles chevalier ont commencé à la coloniser. Mais ce n’est pas l’unique succès de ce projet vieux de vingt ans. En 2003, ses principaux gestionnaires, la Forestry Commission (équivalent britannique de l’ONF), la United Utilities (entreprise privée de gestion de l’eau) et le National Trust, association de préservation du patrimoine, ont décidé de mettre fin à des dizaines d’années d’élevage intensif de moutons et de sylviculture non raisonnée (exclusivement des épicéas). «A la place, on a planté plus de 100 000 sujets d’essences locales : chênes, bouleaux, sorbiers…» raconte Thomas Burdett, gestionnaire du National Trust pour Ennerdale.

En 2006, des Galloway, des vaches capables de vivre dehors douze mois sur douze, sont venues remplacer les moutons. Elles sont une cinquantaine désormais, en liberté sur 2 000 hectares. Parce qu’elles broutent une grande variété de plantes et «sèment» des graines via leurs excréments, elles contribuent à augmenter la diversité végétale. Ce qui attire la faune aviaire. «Dix ans après leur introduction, le nombre d’espèces d’oiseaux avait augmenté de 25 %, s’enorgueillit Gareth Browning, forestier à Ennerdale. Nous avons aussi aujourd’hui la plus grande population du pays de Damiers de la succise.» Ce lépidoptère orange moucheté de blanc et de noir est l’un des plus protégé d’Europe. En conservation classique, l’idée aurait été d’empêcher les ruminants d’approcher de leur zone d’habitat. A Ennerdale, on a fait le contraire : les bovins, avec leurs piétinements et en broutant les jeunes pousses d’arbres, maintiennent les zones marécageuses où s’épanouit la succise des prés, la fleur dont se nourrissent les larves du papillon.

Malgré ces réussites, les expériences de rewilding européennes n’ont pas, pour l’instant, totalement atteint leur but : une nature qui s’épanouit sans entrave. L’Europe n’a rien à avoir avec les vastes territoires de l’Amérique sauvage, et n’est pas Yellowstone qui veut. Les soixante kilomètres carrés d’OVP ne peuvent rivaliser avec les 9 000 du parc américain. Faute de pouvoir réintroduire de grands prédateurs dans l’un des pays les plus densément peuplés du monde, le Staatsbosbeheer (l’ONF néerlandais), qui gère OVP, a vu la population d’herbivores exploser et les plus faibles manquer de nourriture l’hiver. Fallait-il les laisser mourir ? Les abattre pour leur éviter de souffrir ? Les deux options ont été tentées, provoquant chacune la colère des défenseurs des animaux. Pour l’instant, après avoir été suspendu en novembre 2019, l’abattage a été de nouveau autorisé par le conseil d’Etat (tribunal administratif suprême des Pays-Bas) en septembre dernier. Les propriétaires privés de Knepp, eux, ont choisi l’abattage et s’en servent pour rentabiliser leur projet : soixante-quinze tonnes de viande sont vendues chaque année. La wild range meat se vend bien, trente-huit livres le kilo de rumstek de boeuf Longhorn, par exemple.

«La science du réensauvagement est encore à construire, convient la biologiste Nathalie Pettorelli. Elle pose des questions : est-on prêt à vivre avec des environnements imprévisibles ? Comment mesurer l’efficacité des expériences ? Comment les faire accepter aux communautés locales ?» Limiter les conflits entre humains et animaux : cet impératif, les membres de l’association Rewilding Europe l’ont bien en tête. Dans le parc national des Abruzzes, au centre de l’Italie, où cinq corridors ont été créés pour que les ours atteignent d’autres zones protégées, l’ONG participe à l’installation de clôtures électriques, les plantigrades ayant la fâcheuse habitude de s’attaquer aux ruches et aux poulaillers. Elle soutient aussi le tourisme lié à la présence du plantigrade, afin que les habitants en tirent un avantage économique. De même, en Bavière, où le castor a été réintroduit depuis cinquante ans, des bénévoles expliquent aux habitants comment protéger leurs arbres des rongeurs. Des médiateurs entre humains et animaux… Il faudra bien ça, dans l’Europe réensauvagée, pour que les deux mondes cohabitent en paix.

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