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Téranga Nature

Et si le lien entre cancer et environnement datait du XVIIIᵉ siècle ? Sir Percivall Pott, un médecin précurseur

Et si le lien entre cancer et environnement datait du XVIIIᵉ siècle ? Sir Percivall Pott, un médecin précurseur

C’est le « mal du siècle », la maladie par excellence de notre époque. Le cancer est omniprésent autour de nous et lorsqu’on regarde les chiffres, son expansion semble irrépressible. L’incidence des cas de cancers en France a ainsi doublé depuis les années 1990, comme le révèle Santé publique France et l’Institut du cancer à l’été 2023.

Le cancer environnemental, symptôme de la crise écologique ?

L’expansion du cancer est un phénomène inquiétant dont les causes ne font plus mystère : le vieillissement de la population, notre environnement et nos modes de vie sont en cause. De quoi donner raison au surnom de « maladie du PIB » du toxicologue André Cicolella faisant écho au taux élevé de cancer dans les pays les plus riches. Le cancer est aussi de plus en plus perçu comme un symptôme de la crise environnementale globale, conséquence de l’exposition aux particules fines, aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens. Selon les estimations de l’OMS, la pollution de l’air est ainsi responsable d’un décès sur six dans le monde, et 19 % des cancers seraient dus à des facteurs environnementaux.

Véritable problématique de santé mondiale, le cancer semble être plus que jamais une maladie moderne. Mais quelles sont les conditions d’émergence d’une telle maladie ? Se pourrait-il que la modification de nos milieux de vie il y a déjà plusieurs siècles constitue la naissance d’un lien entre pathologie et environnement ?

L’histoire de Percivall Pott prouve justement cela. Ce chirurgien londonien né en 1714 fait effectivement office de pionnier en la matière, en tissant pour la première fois un lien entre un environnement précis, une substance et un cancer. Voici pourquoi son approche fut déterminante dans notre façon de concevoir les liens entre santé et environnement.

Le cancer, un mal du XVIIIᵉ siècle ?

Sir Percivall Pott est avant tout un homme de son temps, vivant à Londres, au beau milieu des transformations clefs de la révolution industrielle. Connue pour être la période de transition entre un mode de vie basé sur l’agriculture traditionnelle à une économie s’appuyant sur la mécanisation, la révolution industrielle marque un tournant majeur dans notre rapport à l’environnement.

Cette transition s’accompagne de l’apparition des machines à vapeur à grande échelle, comme la mise en place du train, ou encore le développement de produits conçus par la chimie tels que les pesticides. L’époque s’illustre également par un besoin intense en matières premières, en quantité comme en qualité, afin d’accompagner ces avancées techniques.

Pour répondre à cette demande nouvelle, un métier en particulier est en essor : celui de mineur, profession cruciale pour garantir la pérennité de ces nouvelles machines qui nécessitent une alimentation très importante en charbon. À cela s’ajoute que le Londres de cette époque accordait une vigilance accrue à l’entretien des cheminées, du fait du souvenir traumatique du Grand Incendie qui ravagea en 1666 80 % de la ville. Cette préoccupation sociétale fait naître un besoin sans précédent du métier de ramoneur.

Cependant, aussi bien dans les mines que dans les cheminées, de nombreux pays font rimer ces besoins avec travail des enfants, comme c’est le cas de l’Angleterre du XVIIIe siècle. Ces jeunes que l’on surnomme « grimpeurs » sont considérés comme une main-d’œuvre peu coûteuse et pratique en raison de leur petit gabarit pour se faufiler dans les conduits de cheminées et les mines de charbon. En se propulsant avec l’aide de leurs coudes et de leurs genoux, avec des vêtements légers, dans des endroits confinés et emplis de suie, ce groupe de jeunes garçons semble développer un mal bien particulier.

Sensibilisé au sort de cette population d’enfants et d’adolescents, souvent orphelins et forcés de travailler, Percivall Pott écrit :

« Dès leur plus tendre enfance, ils ont été traités avec une grande brutalité […] ils sont poussés dans des cheminées étroites et parfois brûlantes, où ils sont meurtris, brûlés et presque étouffés ; et lorsqu’ils atteignent la puberté, ils deviennent sujets à une maladie des plus bruyantes, douloureuse et mortelle. »

Un regard précurseur sur l’inexplicable « carcinome du ramoneur »

Ce mal mystérieux tourmente les médecins de l’époque, car il semble toujours graviter autour d’une même origine : il touche de manière presque épidémique des jeunes adultes, anciens mineurs ou ramoneurs. Le patient se plaint alors de douleurs, voire de l’apparition d’une grosseur au niveau des organes sexuels, pouvant même atteindre la zone de l’abdomen. Si la plupart des médecins attribuent ce mal à une origine vénérienne en raison de l’endroit qu’il affecte, c’est finalement le docteur Pott qui parvient à déceler l’origine clinique de la maladie.

Percivall Pott la nomme « cancer du ramoneur » et la décrit ainsi : « C’est une maladie qui attaque toujours en premier lieu la partie inférieure du scrotum, où elle produit une plaie superficielle, douloureuse, râpeuse et d’apparence maléfique, avec des bords durs et ascendants. En peu de temps, elle envahit la peau, les dartres et les membranes du scrotum, et s’empare du testicule, qu’elle agrandit, durcit et rend vraiment et complètement détraqué. De là, il remonte le processus spermatique jusqu’à l’abdomen. »

Le médecin britannique Percivall Pott comprend ainsi qu’il existe un lien causal entre cette pathologie et l’environnement de travail des anciens mineurs et ramoneurs. En empruntant des conduits de cheminée ou des galeries dans les mines de manière quotidienne, le corps de ces jeunes garçons s’expose à la toxicité de la suie et du charbon. Car les résidus de ces substances en se logeant dans les vêtements et les plis de la peau des travailleurs peuvent entraîner la formation d’un carcinome, c’est-à-dire une tumeur cancéreuse de la peau, en particulier sur des zones sensibles du corps, telles que le scrotum ou les testicules.

Pour ce qui est de sa réflexion concernant la thérapie à adopter, Percivall Pott préconise de ne pas utiliser les onguents mercuriels auxquels ont recours ses collègues pour soigner ce qu’ils pensent être une maladie vénérienne, mais plutôt de recourir à une intervention chirurgicale précoce. Encore une fois en avance sur son temps, il prend de ce fait conscience que le cancer est une maladie qui peut s’étendre dans le corps, et donc qu’il faut agir au plus vite pour enlever le carcinome. Sa compréhension du cancer comme une maladie qui se répand progressivement dans le corps en touchant d’autres organes contribue elle aussi à faire de lui un précurseur de l’épidémiologie des cancers.

Le début du lien entre environnement et maladie professionnelle

Percivall Pott circonscrit ainsi les trois éléments nécessaires pour décrire le premier cancer professionnel reconnu : un agent pathogène, ici la suie, un environnement spécifique, celui des conduits de cheminées ou des galeries minières, et une population vulnérable, les enfants et adolescents. On sait aujourd’hui que le développement de certaines maladies est propice à une période dite de « vulnérabilité », comme c’est le cas de l’enfance ou de la puberté, ce qui explique cette épidémie du cancer du ramoneur à cette époque. Ce qui fait de l’approche de Pott une nouveauté médicale, c’est donc d’avoir pris en compte l’environnement du développement de la maladie plutôt que de seulement en traiter les symptômes.

Le fait de nommer cette maladie le « cancer des ramoneurs » et d’évoquer ainsi l’origine de son développement va contribuer à l’identifier, et donc, à la faire reconnaître à la fois d’un point de vue médical et social. Ses travaux permettront notamment de faire en sorte que les politiques se penchent sur les conditions de travail des mineurs et ramoneurs, et de promulguer « une loi des ramoneurs » en 1788, pénalisant les personnes faisant travailler comme ramoneurs les garçons de moins de huit ans, puis une nouvelle loi en 1840, qui étend cette interdiction à tout enfant de moins de 10 ans.

Cette nouvelle loi, qui ne cesse de s’actualiser jusqu’au XXe siècle pour protéger ces travailleurs, va également instaurer des règles pour garantir leur sécurité. Par exemple, on se rend compte que si la suie et le charbon ont autant de facilité à s’introduire dans les plis de la peau, c’est parce qu’aucune protection n’est proposée aux travailleurs.

Il devient alors obligatoire pour les employeurs de fournir un habit couvrant correctement la peau des mineurs et ramoneurs. On peut noter également que s’installe progressivement au XVIIIe siècle une approche hygiéniste de la santé. Période où sévissent de nombreuses épidémies, médecins et politiques instaurent des mesures de préventions et d’hygiène. C’est donc naturellement que la loi de 1840 oblige les mineurs et ramoneurs à se laver dès leur journée de travail terminée afin de se débarrasser des particules toxiques que l’on pense émaner du charbon et de la suie.

Et, même s’il a fallu du temps et de nombreuses réformes avant qu’elle soit pleinement appliquée, cette loi a néanmoins permis aux travailleurs d’être considérés, et ce grâce à la preuve médicale qu’a établie Percivall Pott entre la pathologie et l’environnement.

Ce que la découverte de Pott peut encore nous apporter

D’un point de vue scientifique et médical, il apparaît clairement que l’approche de Percivall Pott est pionnière : la prise en compte de l’environnement du patient pour comprendre et expliquer la maladie n’est pas une pratique courante au XVIIIe siècle. Ces éléments contribuent à faire de Percivall Pott un précurseur en matière de conscience écologique. Suite à ses travaux, la corrélation entre la suie et le cancer a été établie, permettant aux scientifiques du XXe siècle d’œuvrer pour trouver les produits chimiques responsables de cette toxicité.

Ainsi, la prise en compte de l’environnement du malade a conduit à une chaîne d’enquêtes, ouvrant des perspectives importantes sur les causes du cancer mais aussi sur les liens toxiques qui peuvent s’opérer entre des agents chimiques et les tissus vivants. C’est finalement dans les années 1910 que les médecins japonais Katsusaburo Yamagiwa et Koichi Kishikawa découvrent que la toxicité de l’exposition à la suie était due à l’un de ses composants, à savoir le goudron. Celui-ci contient du benzopyrène, un composé qui en contact avec l’ADN, l’endommage et peut enclencher un processus cancéreux.

Cette conception holiste de la maladie est donc à l’origine d’une meilleure compréhension des interactions entre le corps sain et la toxicité, et des liens bénéfiques et maléfiques que peuvent apporter les interactions écosystémiques, montrant qu’une lecture globale du vivant nous permet de mieux articuler les pathologies et leurs sources d’émergence.

Et c’est la lecture de l’histoire médicale par les médecins et leurs approches novatrices qui permet de jeter un pont entre passé et présent concernant la prise de conscience de la crise écologique. Le fait de rendre compte que le cancer expliqué d’un point de vue environnemental prend forme non pas au XXIe mais au XVIIIe siècle permet de renouer avec des outils et des pensées premières sur cette crise.

Surtout, cette histoire médicale doit nous servir aujourd’hui pour systématiser un principe de précaution : en matière de cancer, nous devons tendre vers une approche plus préventive de la maladie, possible si l’on possède une vision globale des conditions d’émergence du cancer. Grâce aux travaux comme ceux de Percivall Pott, les maladies du milieu professionnel connaissent dès le XIXe siècle une meilleure reconnaissance, et la prise en compte de la toxicité d’un produit exposant les travailleurs de manière répétée est désormais au cœur des préoccupations de la santé publique mondiale.

Clara Charlet

Doctorante en Philosophie et Epistémologie des Sciences de la Vie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)